Militaires rwandais en RDC : Kigali mène-t-elle une guerre secrète?

She-Okitundu-Kalev-Mutonde-et-Delphin-Kahimbi en réunion à Kigali avec Kagame au 31 Juillet 2018

Depuis plus d’un an, l’armée rwandaise est soupçonnée de mener des opérations en RDC contre des groupes politico-militaires rwandais basés sur le sol congolais, avec l’accord du gouvernement de Kinshasa. Des partis d’opposition et des organisations de la société civile rwandais, comme congolais, dénoncent l’impact de ces incursions à répétition sur les populations civiles des deux pays, mais se heurtent au démenti de Kinshasa et Kigali et au silence de la communauté internationale.

«Kagame était dans tous ses états », raconte en octobre 2019 le général Delphin Kahimbi, alors chef des renseignements militaires de la République démocratique du Congo (RDC) dans un des restaurants où il avait ses habitudes à Kinshasa. L’entretien dont parle à l’époque l’officier aujourd’hui décédé [Delphin Kahimbi a été retrouvé mort fin février 2020 dans des circonstances mystérieuses, NDLR] remonte selon lui, au 31 juillet 2018. À quelques jours de la fin du dépôt des candidatures à la présidentielle dans le pays, alors que tous les yeux sont tournés vers le président Joseph Kabila, au pouvoir depuis 17 ans et soupçonné de vouloir se maintenir pour un troisième mandat, She Okitundu, le chef de la diplomatie congolaise, Kalev Mutond, le patron de l’agence nationale des renseignements (ANR) et le général Delphin Kahimbi sont photographiés, alignés sur un canapé face au chef de l’État rwandais. Le cliché est publié sur les réseaux sociaux et suscite bien des spéculations, Paul Kagame ayant été régulièrement accusé de parrainer ou menacer le régime de Joseph Kabila, rôle qu’il avait déjà joué auprès de son père et prédécesseur, Laurent-Désiré Kabila.

Officiellement, les trois hauts responsables sont venus transmettre un message du président congolais à son homologue rwandais. Paul Kagame est généralement bref dans ses échanges avec ses voisins, mais cette fois, les émissaires de Joseph Kabila vont rester plus de deux heures en sa compagnie. « Il fallait le voir, Kagame n’arrêtait pas de parler de la situation régionale, RNC, FDLR, Ouganda », raconte encore le général Kahimbi. Depuis des mois, Kigali alertait ses partenaires sur le rapprochement entre ces deux groupes politico-militaires basés au Congo -les Forces démocratiques de libération du Rwanda [FDLR, groupe rebelle hutu rwandais, NDLR] et le Rwanda National Congress [RNC créé par des dissidents du régime rwandais, NDLR]- et accusait Kampala de les parrainer. «C’était sans doute son cauchemar, l’alliance de ses anciens alliés tutsis [le RNC est dirigé par le Général Kayumba Nyamwasa, ancien chef d’état-major du Rwanda, NDLR] et des hutus de l’ancien régime », suppute alors Delphin Kahimbi.

Le chef de l’État rwandais avait à nouveau exigé des résultats et une coopération pleine et entière de son voisin pour étouffer dans l’œuf toute tentative de déstabilisation dirigée contre Kigali. À cet instant de l’histoire des deux pays, cette rencontre a impulsé un niveau de coopération rarement atteint, estimait le patron des services de renseignements congolais. Un autre participant se souvient de ce très long entretien : « À la fin, tout le monde était vraiment satisfait, et s’est félicité pour la sincérité des échanges. Paul Kagame avait même interpellé le général Delphin en l’appelant mon frère Kahimbi en swahili. »

Des « gages » donnés à Kigali

La suite de l’histoire va toutefois s’écrire de manière un peu plus inattendue. Joseph Kabila renonce à un nouveau mandat et se retrouve contraint à s’allier avec le fils de son principal opposant, Félix Tshisekedi, qui s’installe à la présidence. Jeune retraité, l’ex-président conserve le contrôle des assemblées, nationale comme provinciales, des forces de sécurité et se retrouve à la tête d’une fortune considérable. Son successeur, lui, sait qu’il va peiner à installer son pouvoir et cherche le soutien de son voisin rwandais. Son parti, l’UDPS, reste hostile au régime de son prédécesseur, comme à toute référence au président rwandais. Félix Tshisekedi lui impose l’un comme l’autre, et va jusqu’à s’afficher en décembre dernier main dans la main avec Paul Kagame. Cette alliance, a priori contre-nature, va entraîner, selon le Groupe d’études sur le Congo, une période intense d’opérations de l’armée rwandaise sur le sol congolais. Le GEC centre de recherche de l’Université de New York relève en effet une dizaine d’incidents en territoire congolais dans lesquels des militaires des deux pays seraient impliqués, sans que cela ne suscite de réelles réactions. « Des opérations menées conjointement par Paul Kagame et Félix Tshisekedi, c’est un double grigri pour l’ONU et la communauté internationale, elles ne veulent toucher ni à l’un ni à l’autre », s’amuse un diplomate africain.

Tshisekedi-Kagame main dans la main: « seuls les esprits peu lucides y voient une trahison », déplore Jolino Makelele

Ce soir-là d’octobre 2019, dans l’alcôve d’un restaurant quasi désert du centre de Kinshasa, le patron des renseignements militaires congolais évoque par exemple la fermeture de camps de transit FDLR au Nord et au Sud-Kivu comme un gage donné trois mois après sa rencontre avec le chef de l’État rwandais. Sous les yeux de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco), en novembre 2018, des centaines de rebelles hutus rwandais démobilisés et des membres de leurs familles sont rapatriés de force au Rwanda par l’armée congolaise. Cela faisait quatre ans qu’ils refusaient cette option, réclamant tour à tour un dialogue politique et leur réinstallation dans un pays tiers, sans se voir offrir d’autres alternatives qu’un retour au Rwanda sous le contrôle d’un régime qu’ils redoutent et sans garanties de liberté et de sécurité.

Delphin Kahimbi a souvent été à la manœuvre contre les rébellions que le Rwanda était accusé de soutenir, comme celle du M23. Longtemps très critique sur les motivations réelles du Rwanda à mener des incursions sur le sol congolais, le général Kahimbi dit ce soir-là comprendre la position de Kigali. «Ils veulent en finir définitivement avec tous ces groupes terroristes et génocidaires », explique-t-il. Nés dans les camps de réfugiés après le génocide de 1994, ces groupes rebelles hutus, mélanges d’officiers des ex-Forces armées rwandaises (FAR) et d’anciens génocidaires à l’origine, sont, plus de 25 ans après, majoritairement composés de natifs du Congo. Ils ont vu leurs effectifs fondre jusqu’à représenter à peine plus de 3 000 combattants selon Kigali. «Kagame a choisi la voie du troisième mandat, il redoute la rébellion de demain», finit par pointer le général Kahimbi.

Entre deux bouchées, le chef du renseignement militaire congolais se félicite des derniers coups portés à ces groupes armés étrangers qu’il a été longtemps accusé lui-même de soutenir. Il se vante d’avoir coordonné en personne l’arrestation de deux des figures des FDLR, Ignace Nkaka, alias La Forge fils Bazeye, l’emblématique porte-parole des FDLR, et Théophile Abega, chef des renseignements militaires pour le Nord-Kivu, au poste frontalier de Bunagana. « Ils revenaient tous les deux d’Ouganda, on a retrouvé dans leurs affaires la carte de visite d’un ministre ougandais et les contacts des gens de Kayumba. » Toutes ces « preuves » sont fournies à Kigali, les deux hommes sont livrés. Interpellé sur les entorses au droit international que ces extraditions extrajudiciaires peuvent représenter, le patron des renseignements militaires congolais s’emporte : « Ça, c’est bien les Occidentaux. Si on ne coopère pas, on est complices des génocidaires. Et quand on coopère avec Kigali, vous nous accusez de ne pas avoir de considération pour les droits de l’Homme. Allez dire ça à votre ami Kagame. »

Jusqu’à sa mort, Delphin Kahimbi s’est refusé à admettre la présence de troupes rwandaises sur le sol congolais ou leur influence dans les conflits inter-communautaires qui embrasent les hauts plateaux du Sud-Kivu, comme dans des combats au Nord-Kivu. Tout juste admettait-il que des militaires rwandais avaient pu « intercepter » l’un ou l’autre des chefs militaires rebelles portés disparus ou assassinés dans son pays. Le chef des renseignements militaires congolais disait avoir multiplié les voyages pour convaincre les armées d’Ouganda et du Burundi de rejoindre l’état-major régional intégré souhaité par le nouveau chef de l’État congolais, Félix Tshisekedi. Kampala et Bujumbura rechignent à rejoindre cette structure. « Ils voulaient qu’on vienne avaliser les opérations secrètes de Kigali », justifie un officiel burundais. Ce même officiel ironise : « On veut nous faire croire que si les chefs rebelles rwandais tombent comme des mouches, c’est dû à la soudaine expertise des commandos FARDC, quand les Rwandais se vantent sur les réseaux sociaux. »

le général Delphin Kahimbi

En effet, en ce dernier trimestre de l’année 2019, plusieurs chefs rebelles hutus sont tués, et sur les réseaux sociaux, des officiels et proches du régime de Kigali multiplient les messages de félicitations aux « vaillantes » Forces armées de la RDC (FARDC). Les mêmes ne s’étaient pourtant jamais privés par le passé de les accuser d’être inefficaces ou complices de leurs ennemis. Depuis sa création, le groupe d’experts de l’ONU chargé de contrôler l’embargo avait dénoncé les liens étroits qui unissaient officiers congolais et rebelles hutus rwandais, accusant les premiers de fournir armes et munitions, les seconds de servir de supplétifs, notamment face aux rébellions soutenues par Kigali. Mais la donne change après la défaite de la dernière-née d’entre elles, le M23, en novembre 2013 : les FDLR et autres groupes hutus rwandais et congolais font l’objet d’opérations de l’armée congolaise et d’attaques de groupes armés hostiles, sur pression du Rwanda et de la communauté internationale. Ils ont perdu du terrain partout, mais jusque-là très peu de personnalités de premier plan.

Les « meilleurs connaisseurs » de l’armée congolaise

Dans la nuit du mardi 17 au mercredi 18 septembre 2019, le sinistre Sylvestre Mudacumura, chef militaire des FDLR, sous sanctions de l’ONU et poursuivi par la Cour pénale internationale, est assassiné avec certains de ses proches dans le territoire du Rutshuru, au Nord-Kivu. Cette nouvelle fait sensation tant ce nom avait hanté les forêts du Congo. Une seule photo de son corps circule, bouche ouverte, une cuillère négligemment posée sur son pantalon treillis. Les FDLR accusent Kigali. L’armée congolaise revendique, elle, cette opération. Dans les jours qui ont précédé, des informations circulaient sur la tenue d’une réunion de haut niveau des leaders de la rébellion hutue rwandaise. « Tout le monde savait qui était là, où et quand ils devaient se rencontrer », se souvient une source onusienne. « C’était presque sidérant, un tel niveau de fuites. »

Un ancien membre du groupe d’experts de l’ONU se dit lui aussi surpris : «Les FDLR ont toujours été les meilleurs connaisseurs de l’armée congolaise, leurs chefs étaient informés des attaques et avaient toujours le temps de fuir.» Des représentants de la société civile congolaise ne cachent pas leur agacement. Depuis plusieurs semaines déjà, ils soupçonnent la présence de troupes rwandaises sans parvenir à le prouver. «Les gens de Kagame publient des informations sur les réseaux sociaux avant même que notre armée ne soit capable de nous confirmer. C’est une manière de nous moquer», explique l’un d’eux.

Deux mois plus tard, le 9 novembre 2019, c’est Juvenal Musabyimana, alias Jean-Michel Africa, l’un des chefs historiques du RUD [Rassemblement pour l’unité et la démocratie, groupe dissident des FDLR, NDLR], qui subit le même sort. Un ministre rwandais se réjouit publiquement de voir les FARDC « nettoyer les forêts au karcher ». Kigali fulminait depuis une attaque meurtrière menée début octobre sur son sol, à Kinigi, attribuée à des combattants RUD.

La veille de sa mort, des proches le disaient inquiet et en mouvement. Jean-Michel Africa redoutait même d’utiliser son téléphone. «Tous les groupes sont infiltrés, Kigali surveille les communications », expliquait un dissident rwandais. Ce n’est peut-être pas une simple paranoïa. Quelques jours plus tôt, WhatsApp a annoncé poursuivre en justice une société israélienne, le Groupe NSO. L’enquête de l’ONG Citizen Lab, à la fois plateforme citoyenne et centre de recherches de Toronto, avait démontré que le logiciel Pegasus de ce groupe permettait, non seulement de placer un téléphone sous écoute, mais également d’ouvrir son micro ou d’allumer sa caméra. Près de 1 400 utilisateurs de cette messagerie instantanée avaient été ciblés, selon l’ONG, dont des opposants et activistes rwandais en exil, proches de groupes armés basés en RDC.

L’étrange disparition du chanteur rwandais Ben Rutabana

En cette fin d’année 2019, d’autres événements passent plus inaperçus: ceux-là concernent le Rwanda National Congress. Ce parti avait été créé en décembre 2010 par des dissidents du président Paul Kagame, parmi lesquels son chef d’état-major, le général Kayumba Nyamwasa, son chef des renseignements extérieurs, le colonel Patrick Karegeya, son directeur de cabinet, Théogène Rudasingwa et un ex-procureur général du Rwanda, Gerald Gahima. Cette même année, le général Nyamwasa est victime d’une tentative d’assassinat. Deux ans plus tard, le 31 décembre 2013, c’est Patrick Karegeya qui succombe, étranglé dans une chambre d’hôtel de Johannesburg. À l’époque, le président des FDLR, Victor Byiringiro, dénonce l’assassinat de « ce garçon » qui a « beaucoup fait » pour casser la méfiance entre anciens ennemis. Tout comme Paul Kagame, Kayumba Nyamwasa est accusé par les rebelles et hommes politiques hutus rwandais d’avoir systématiquement massacré combattants et civils hutus au Rwanda, puis pendant les deux guerres du Congo.

Ben Rutabana

Le 8 septembre 2019, c’est un autre membre influent du RNC qui se volatilise : le chanteur franco-rwandais Ben Rutabana. Il s’était signalé pour la dernière fois ce jour-là à la frontière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo. Selon un de ses proches, il devait la traverser dès le lendemain et rallier des combattants du RNC réfugiés dans le groupement de Binza, sur le sol congolais. « Ben » était plus qu’un chanteur populaire. Ancien de l’Armée patriotique rwandaise [APR, rébellion de Paul Kagame, NDLR], il appartient à une des familles tutsies les plus connues du Rwanda. Il est à la fois le beau-frère d’Assinapol Rwigara, financier de la rébellion de Paul Kagame, mort dans un accident de voiture suspect, et oncle de Diane Rwigara, l’une des dernières opposantes à vivre encore au Rwanda. Cette disparition crée de vives tensions au sein du RNC. Des proches de Ben Rutabana soupçonnent Kayumba Nyamwasa d’en être responsable et d’avoir demandé à ses alliés ougandais d’arrêter ce rival. Sur plainte d’une ONG américaine animé par un ressortissant rwandais, un tribunal ougandais demandera même aux services de sécurité ougandais de produire Ben Rutabana, en vain. Pour justifier ses soupçons, l’entourage du chanteur évoque des différends entre les deux hommes et la suspension de Ben Rutabana des instances de direction du RNC, alors même qu’il est porté disparu.

Mais un autre hypothèse circule dans l’est du Congo, celle du dernier coup porté au RNC et à sa branche armée au Sud-Kivu. Cette disparition émeut jusqu’au sein de la communauté banyamulenge [Tutsis congolais, NDLR], de plus en plus hostile au régime de Kigali et qui dit se retrouver prise en étau. Depuis le changement de Constitution au Rwanda en 2015 qui annonçait le troisième mandat de Paul Kagame, dans le plus grand secret, le RNC est devenu plus qu’un simple parti politique. Il s’est implanté dans les Hauts Plateaux du Sud-Kivu, au sein de cette communauté et avec le soutien de certains officiers FARDC, mais connaît depuis plusieurs mois des revers militaires. « Ben Rutabana était le chef des opérations militaires du RNC au Congo, il a été tué comme les autres par un commando des forces spéciales rwandaises au Nord Kivu », croit savoir un ancien rebelle banyamulenge. « Il devait rejoindre les rescapés de son groupe armé qui était parti de chez nous à Bijombo dans les Hauts Plateaux, ils ont presque tous été décimés ou capturés en juin 2019 dans le Masisi par l’armée rwandaise. C’était la guerre totale. » Vingt-cinq d’entre eux seront présentés le 2 octobre 2019 devant le tribunal militaire rwandais de Nyamirambo. Officiellement, ils n’ont été que « récemment » capturés par l’armée congolaise et extradés à Kigali.

Militaires rwandais en RDC: quelles preuves?

Depuis plus d’un an, l’armée rwandaise est soupçonnée de mener des opérations en République démocratique du Congo contre des groupes politico-militaires rwandais basés sur le sol congolais, avec l’accord du gouvernement de Kinshasa. Des responsables de l’opposition ou des organisations de la société civile des deux pays dénoncent ces incursions qui seraient accompagnées d’assassinats ciblés, et d’exactions contre les populations civiles.

Des Hauts Plateaux de Minembwe aux plaines du Rutshuru, une rumeur se répand depuis le mois de juin 2019. Les combattants du Rwanda National Congress (RNC), le mouvement de l’ancien chef d’état-major du Rwanda, le général Kayumba Nyamwasa, sont tombés dans trois embuscades successives. « Ils étaient sortis sans trop de casse des deux premiers affrontements », explique un cadre du RNC. « Ils ne se sont pas assez méfiés. » Quelques dizaines d’entre eux à peine auraient échappé à la troisième attaque. Ce cadre poursuit : «Ils se sont retrouvés coincés par une rivière dans le Masisi début juin. L’armée rwandaise a massacré le groupe d’Ali Sibomana, a blessé le major Habibou et l’a capturé avec une vingtaine de ses hommes. »

Des soldats rwandais près de Jomba, en RDC, le 24 janvier 2009

Ces combats, de même que l’implication du RNC, groupe quasi inconnu dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), sont passés presque inaperçus à l’époque. Les Forces armées de la RDC (FARDC) et la Mission des Nations unies en République démocratique du Congo (Monusco) n’en ont jamais fait mention. Quelques journaux proches du régime rwandais ont cependant évoqué ces accrochages dans les semaines qui ont suivi, mentionnant même le nom du major Habib Mudathiru, plus connu sous le nom d’Habibou Moussa. La première apparition publique de ce retraité de l’armée rwandaise n’aura lieu que quatre mois plus tard. Le 2 octobre 2019, il est présenté, convalescent, devant le tribunal militaire rwandais de Nyamirambo, avec 24 autres présumés rebelles, tous accusés d’appartenance à une organisation armée illégale, de trahison, de formation d’une armée illégale et de complot avec des pays étrangers pour déstabiliser le Rwanda. Officiellement, ils ont été arrêtés par les FARDC puis extradés. « Mauvaise nouvelle pour le RNC et ses sponsors. L’organisation terroriste, dirigée par Kayumba Nyamwasa, a fait face (et continuera à faire face) à la force militaire de l’armée congolaise, et est maintenant confrontée à la justice au Rwanda », se réjouit alors le ministre d’État rwandais en charge des affaires d’Afrique de l’Est, Olivier Nduhungirehe [il a été démis de ses fonctions le 9 avril 2020, NDLR].

« Punis » pour leur soutien au RNC

Si le RNC est longtemps passé inaperçu en RDC, c’est qu’il a souvent été confondu avec d’autres groupes. À Bijombo, sur les Hauts Plateaux du Sud-Kivu, pendant presque trois ans, ces combattants se faisaient passer pour des Gumino, un groupe rebelle banyamulenge [Tutsis congolais,NDLR] ressuscité par des officiers de l’armée congolaise pour combattre en 2012 la rébellion pro-Kigali du M23 dans cette province. « Kayumba avait ses réseaux ici depuis l’époque de la guerre, il connaissait des officiers FARDC et même certains chefs de groupes armés », assure un ancien rebelle munyamulenge. Ces montagnes sont un refuge parfait pour cet embryon de rébellion : quasi inaccessibles par route, toutes proches des frontières du Rwanda et du Burundi.

L’arrivée du RNC et les tensions entre les voisins de l’Est vont entraîner à partir de 2017 des mois d’attaques et de représailles ainsi que des déplacements massifs de population. Le maire de Minembwe dénonce alors « la main noire de l’étranger ». En effet, les combattants banyamulenge qui régnaient en maîtres sur les Hauts Plateaux font face à une coalition sans précédent composée de groupes Maï-Maï, de rebelles burundais soutenus par Kigali et à un déploiement d’officiers FARDC de plus en plus hostiles. Depuis juillet 2018 et une rencontre entre le chef de l’État rwandais et des émissaires de son homologue Joseph Kabila, les forces de sécurité congolaises, longtemps accusées d’être complices des groupes rebelles rwandais, se retournent contre leurs alliés d’hier. « Kigali nous a fait payer notre soutien aux gens de Kayumba », estime pour sa part un ancien rebelle munyamulenge. «Les Gumino et le RNC ont commencé à avoir des problèmes en septembre 2018, ils n’arrivaient pas à s’entendre sur la gestion des ressources et des effectifs et les gens de Kayumba sont partis. Mais malgré ça, on a été punis.»

Des militaires rwandais « que l’on connaissait »

Après avoir quitté les Hauts Plateaux, les combattants du RNC s’infiltrent par petits groupes, dans le territoire de Kalehe, plus au nord, où ils sont accueillis dans des villages par d’autres rebelles rwandais, ceux du CNRD (Conseil national pour le Renouveau et la démocratie). Après les Gumino, les hommes de Kayumba Nyamwasa se fondent pendant quelques semaines dans ce groupe hutu dissident des FDLR, à l’époque dirigé par Wilson Irategeka. Ils ne se font pas remarquer : ce sont pour beaucoup de jeunes hutus recrutés au Rwanda, au Burundi ou dans des camps de réfugiés en Ouganda, selon le rapport intérimaire du groupe d’experts de l’ONU de décembre 2018. Partout où ils seront passés ou annoncés, les groupes armés qui les ont aidés ou leurs chefs seront systématiquement attaqués.

« En date du 26 novembre 2019, nous avons été attaqués par les FARDC et l’armée rwandaise à Kitindiro », assure ainsi un réfugié rwandais autrefois installé dans l’un de ces villages. « Nous avons passé deux jours en brousse dans les environs à attendre l’intervention de la Monusco. Elle nous l’avait promis lors de sa visite du 21 novembre, c’était un jeudi. » Depuis plusieurs jours, les habitants de Kitindiro étaient inquiets, persuadés que des détachements de l’armée rwandaise étaient présents aux côtés des troupes FARDC déployés dans la zone. « Ils portaient les mêmes uniformes que l’armée congolaise, jusqu’aux insignes, mais ils avaient les ponchos et même les armes de l’armée rwandaise », assure ce témoin à RFI.

Ce n’est pas le seul indice que les réfugiés de Kitindiro font valoir. « Il y en avait deux parmi eux que l’on connaissait », assure encore ce réfugié rwandais. « Ils ont longtemps évolué au Congo avant de rentrer dans l’armée rwandaise. » L’homme cite le nom du « général Come Semugeshi ». Qui est cet homme ? Ce témoin refuse de le préciser. Un général qui porte le même nom a bien « évolué » au Congo. Cet ancien gendarme faisait même partie de la rébellion rwandaise CNRD, avant de se rendre à la Monusco et d’être rapatrié au Rwanda en 2017. Ce retour avait excédé plusieurs organisations de la société civile du Nord-Kivu -persuadées qu’il avait participé à des massacres de civils, notamment celui de Busurungi en 2009, mais avait fait l’objet d’une certaine publicité par le programme de démobilisation du Rwanda. Depuis le centre de Mutobo, l’ancien général rebelle avait même appelé ses anciens frères d’armes à quitter le maquis et qualifié de mensonges les critiques formulées à l’encontre de Kigali.

visite de Monusco aux réfugiés rwandais à Kitindiro Octobre 2019

Dans quelles circonstances cet ancien combattant du CNRD se serait-il retrouvé à nouveau au Congo ? « Les Rwandais les retournent et les utilisent contre leurs anciens compagnons d’armes », affirme l’un des responsables de la société civile du Nord-Kivu. Lui-même dit avoir documenté la présence d’anciens FDLR dans les rangs de ces présumés militaires rwandais. « Avant, les militaires rwandais qui venaient au Congo ressemblaient aux soldats de l’APR [Armée patriotique rwandaise, ex-rébellion de Paul Kagame NDLR]. Maintenant, ce sont des Hutus et ils portent des uniformes congolais, on peut s’y tromper si on n’est pas attentif. » Ces accusations sont relativisées par le gouverneur du Nord-Kivu. Pour Carly Nzanzu Kasivita, il ne faut pas retirer aux FARDC leurs lauriers : « aujourd’hui, si on a des succès contre les FDLR, ils ne faut pas que les gens fassent des supputations. Notre armée n’a pas besoin pour faire la guerre de soutien extérieur. »

Ne pas s’opposer à « la volonté du président Tshisekedi »

Sur le plan humanitaire, les opérations contre les groupes armés ont eu aussi des conséquences. Comme d’autres « dépendants » [membres de familles, NDLR] des groupes rebelles rwandais, les réfugiés de Kitindiro se disent victimes d’exactions et assurent n’avoir reçu aucun secours. « La Monusco nous a répondu qu’elle ne pouvait pas intervenir dans ces opérations, qu’elle ne pouvait pas s’opposer à la volonté du président Tshisekedi », explique l’un d’eux. Au moins 700 déplacés avaient trouvé refuge autour de la base temporaire de Bibatama, rappelle toutefois une source onusienne.

Ces civils rwandais disent avoir été « poursuivis et tués » par plusieurs « forces » : militaires rwandais, congolais et même un groupe Maï-Maï, avoir souffert de la faim dans leur exode et déploré la mort de « beaucoup de vieillards et d’enfants » en route. Ils ont fui vers le parc de Kahuzi pour se réfugier auprès d’autres combattants du CNRD.

D’autres sont capturés et détenus par les FARDC. Le chef de l’État congolais s’en félicite le 13 décembre 2019 dans un discours devant le congrès. Selon Felix Tshisekedi, plus de 95% des bases du CNRD sont alors détruites et les FARDC ont procédé à 1 700 arrestations, dont celles de 245 combattants. Le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) dénonce, lui, « des conditions d’hygiène insalubres, la promiscuité, un faible accès à l’eau, aux soins de santé et à la nourriture ». Entassés dans le camp militaire de Nyamuyinyi, près de Bukavu au Sud-Kivu, près de Bukavu, au moins une dizaine d’entre eux dont des enfants sont décédés de malnutrition sévère ou de suffocation, précise une source onusienne. Quelques jours plus tard, civils et militaires seront tous rapatriés au Rwanda par les armées de deux pays qui vantent une « opération de rapatriement volontaire ». Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme proteste.

Malgré les succès annoncés, les opérations militaires se poursuivent en janvier 2020 contre le CNRD dans le territoire de Mwenga. D’autres visent les principaux commandants des FDLR dans les territoires de Masisi et du Rutshuru. Les allégations sur la présence de militaires rwandais se multiplient. Interrogée le 16 avril 2020, la Monusco assure n’avoir à ce stade « pas de preuve de présence physique visible » d’une armée étrangère opérant sur le sol congolais. « La seule armée visible dans cette zone, insiste l’un de ses porte-parole, est l’armée congolaise qui a nié toute présence étrangère. »

Pourtant, l’ONU a engrangé des témoignages de civils congolais et rwandais, de démobilisés ou capturés de ces groupes armés. À la mi-janvier 2020, une mission s’est même rendue dans plusieurs localités du territoire de Kalehe où les villageois ont témoigné de la présence de militaires rwandais « qui ne se cachaient pas dans leurs villages » et de l’existence de « fosses communes » à proximité. « Nous sommes un partenaire de l’armée congolaise, mais cela ne nous a jamais empêché de dénoncer toute violation des droits de l’homme qui a pu être commise par l’armée ou des acteurs non-étatiques », assure l’un des porte-paroles de la Monusco.

« Une présence quasi continue au Congo depuis 2002 »

Au Nord-Kivu où des opérations continuent de se dérouler et visent les derniers chefs militaires et politiques des FDLR, le gouverneur Carly Nzanzu Kasivita assure lui aussi « n’avoir reçu aucune information de la part des autorités militaires » sur une éventuelle implication de militaires rwandais. « Moi, je crois que si on devait avoir une coopération militaire en ce sens, le ministère de la Défense nous aurait saisis et donnés toutes les informations », explique ainsi le numéro 1 de l’exécutif dans la province. Pourtant le Kivu Security Tracker, une plateforme d’alerte mise en place par le Groupe d’étude sur le Congo (GEC), un centre de recherche de l’université de New York, et l’organisation de défense des droits de l’homme américaine Human Rights Watch (HRW), attribue au moins une dizaine d’incidents meurtriers à des opérations menées conjointement par les soldats congolais avec l’armée rwandaise ou même à des militaires rwandais opérants seuls. « On ne sait pas exactement l’échelle de cette présence ou de ce soutien, mais ces opérations se déroulent depuis l’an passé », explique Jason Stearns, directeur du GEC.

En principe, poursuit cet ancien membre du groupe d’experts de l’ONU, ce soutien de l’armée rwandaise aux FARDC constitue une violation de l’embargo sur les armes imposé au pays depuis juillet 2003. En effet, tous les États membres des Nations Unies sont tenus de notifier au Conseil de sécurité leur appui militaire aux forces régulières. « Le Conseil de sécurité n’a pas fait ce constat, même si le personnel des Nations unies sur le terrain est informé de cette présence militaire rwandaise non seulement aujourd’hui, mais aussi dans le passé », affirme encore Jason Stearns.

Pour ce chercheur américain, c’est peut-être la plus grande hypocrisie de cette histoire : « C’est un peu compliqué de parler de la présence des militaires rwandais dans l’est du Congo aujourd’hui parce que si on regarde bien, cette présence n’a presque jamais cessé depuis la fin de l’occupation officielle par l’armée rwandaise qui s’est terminée en 2002. » Le directeur du GEC plaide pour « plus de transparence » de la part des autorités des deux pays, seule à même de garantir une « redevabilité ». « Ce n’est pas seulement que les militaires rwandais sont là pour opérer contre les rebelles rwandais, mais cela a des répercussions considérables sur les populations civiles et réfugiées. »

Le Conseil  de sécurité de l’ONU finira peut-être par être officiellement informé de cette présence militaire rwandaise. Selon les informations recueillies par RFI, le groupe d’experts de l’ONU, chargé de contrôler cet embargo, a envoyé une requête aux autorités congolaises dans lequel il affirme « disposer d’informations » relatives à la participation dans de récentes opérations de « forces armées étrangères » contre des groupes armés nationaux et étrangers au Nord et au Sud Kivu. « Ils peuvent envoyer. On ne répond presque jamais »,  commente un diplomate congolais.

RFI a sollicité le gouvernement rwandais pour une réaction sur le contenu de cette enquête, mais n’a pas eu de réponse pour le moment.  Le ministre congolais de la communication a déclaré qu’il n’y avait « pas de réaction officielle du gouvernement pour l’instant ».    

Sonia Rolley/RFI

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